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Peinture et civilisation britanniques
Danielle Bruckmuller-Genlot
2-7080-0936-2
2-84120-300-X

Dans le cadre de la problématique de l'image fixe explorée par des chercheurs nombreux aussi passionnés que savants, cet ouvrage, par définition modeste, se propose de rassembler quelques études de cas empruntés à un domaine souvent sous-estimé, celui de la peinture dite britannique ou assimilée par l'histoire de l'art insulaire. Y figurent délibérément des œuvres phares qu'on devrait sans doute ne plus oser aborder comme Les Ambassadeurs de Holbein ou Mr et Mrs Andrews de Gainsborough. C'est qu'on vise moins à apporter un regard neuf qu'à sérier des méthodes d'approche accessibles à un public débutant sans verser pour autant dans la recette. Parler de l'image, la lire comme objet de civilisation, savoir comment, selon les siècles, s'y prendre, par où commencer et par quels chemins accéder au sens ? Voilà la question.

Elle n'est pas simple. Contextualiser le document est le premier impératif encore qu'une approche formelle puisse s'avérer fertile, une fois prise en compte l'évidence – n'en déplaise à Ruskin – qu'un œil innocent n'existe pas. Si le mouvement de navette qu'implique, par exemple, le tissage du texte qui articule la plus fameuse des lettres ornées du Livre de Kells que nous avons sélectionnée en guise d'introduction, est imparable, si le même exercice s'impose pour des œuvres ultérieures qui découlent d'une tradition plus explicitement codifiée par la hiérarchie idéologique des genres, parfois subvertie, il n'en reste pas moins qu'on ne peut voir qu'avec les yeux de son temps. La gageure est d'autant plus cruelle qu'on risque de ne déchiffrer du message visuel que des signes dont on a déterminé à l'avance la pertinence « c'est-à-dire ceux que laissent voir les trous de la grille posée sur le texte pictural » (Riffaterre). Le phénomène obligé de la description (qu'il soit didactique ou encomiastique) obligerait, en principe, à une ou plutôt plusieurs sociologies de la perception. Celles qu'ont proposées – pas toujours dans la même optique – des chercheurs aussi divers que Jauss (dont le concept d'« horizon d'attente » reste intéressant), à l'instar des théories (en vrac) de Baxandall, Bourdieu, Eco, Haskell, Kibedi-Varga et bien d'autres encore, devraient normalement aboutir à des rectifications scopiques systématiques, à la chasse aux métarelations, notamment aux comparaisons entre les jugements et les commentaires critiques que les œuvres considérées ont générés. Devraient s'en suivre une pragmatique du discours et une « genèse sociale de l'œil » (Bourdieu). Exercices attendus mais, hélas, impensables en profondeur, dans les limites d'un ouvrage qui se veut initiatique au sens humble du terme.

Reste à savoir dans quel ordre aborder une œuvre d'art ? Une approche simplement structurelle pourrait, sans le soutien d'un savoir donné, s'avérer pleine d'enseignements, ouvrir des pistes nouvelles, au risque de dérapages, mais aussi d'enrichissements imprévus. Les lectures d'images sont à l'évidence multiples, voire contradictoires et donc dérangeantes, mais sont-elles pour autant fausses ? Des générations d'étudiants, innocentes à leur manière, ont prouvé le contraire, en dépit de rectificatifs présumés magistraux. Il demeure que préserver les documents étudiés de ceux qu'Edgar Wind appelle « les chevaliers du rasoir » est vital, l'essentiel pour un civilisationniste restant d'au moins tenter à un moment ou à un autre de « remonter dans le temps pour retrouver des dispositions que nous avons perdues », comme le dit Fumaroli dans l'Ecole du silence, quand bien même la symbiose si lointaine opérée entre la culture indigène et la culture latine dans le Livre de Kells, semble devoir rester inaccessible aux mécréants que nous sommes, désormais incapables de prendre le temps de « faire oraison dans le silence d'une lecture à la fois transcendantale et ludique […] impropres aussi à celui de la délectation, comme l'explique Marin dans De la représentation, à l'intérieur d'un espace « ou naîtrait le plaisir pur de la réconciliation de la sensibilité et de l'entendement, le symbole ». Un but demeure : le plaisir, délivré des jargons, assorti d'une disposition à ne pas conclure et du courage de ne pas taire ses doutes.

Dans ces mises en perspective contrariées, on a choisi de jeter quelques lassos d'analyse sur des documents historiques aussi diversifiés que des initiales ornées au VIIIe siècle (dans le Livre de Kells), une bande dessinée du XIe (la Tapisserie de Bayeux), un diptyque du XIVe siècle (celui de Wilton), un double portrait (Les Ambassadeurs) et un portrait emblématique du XVIe siècle (celui d'Elisabeth « au phénix »), un portrait équestre du XVIIe siècle (Charles Ier à cheval) , des autoportraits (Reynolds et Hogarth) et des doubles portraits au XVIIIe siècle (Mr et Mrs Andrews face à Mr et Mrs Hallet), assortis de conversation-pieces plus ou moins « scientifiques » orientés vers l'illustration des effets de la révolution industrielle que reprennent a contrario ou dans le droit fil au début du XIXe siècle des chefs d'œuvres incontestés de Constable (La Charrette de foin) et Turner (Le Temeraire) – en l'occurrence un paysage et une marine. Histoire de jongler avec les genres. Tout cela pour plonger le lecteur dans l'exploration des deux moments à la fois majeurs et antithétiques du développement du mouvement préraphaélite. Le premier, religieux, saisi au milieu du xixe siècle avec Le Christ chez Ses parents de Millais. L'autre, littéraire, à la fin du même siècle, mais qui se voudrait également engagé, Le Roi Cophetua et la mendiante de Burne-Jones. Les deux étant entrecoupés d'un aperçu illustrant l‘Art pour l‘Art pratiqué par Whistler dans une de ses harmonies. Alternances en apparence surprenantes mais retenues parce que leurs combinatoires antagonistes, déclenchent, par delà les vagues du symbolisme international, les remous de l'art dit moderne. Capter pour conclure au XXe siècle les mutations génériques diversement insulaires que proposent Bacon et Hockney paraît s'inscrire dans le droit fil de cette mise au jour (et en question) de ce que Pevsner qualifiait en son temps d‘« anglicité » de l'art anglais (The Englishness of English Art).


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© PLOTON-ÉDITEUR, date de dernière modification : 08/11/2002