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De l’Empire au Commonwealth, de 1850 à nos jours
Roland Marx
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2-84120-100-7
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DE PALMERSTON À JOHN MAJOR
En juin 1850, secrétaire au Foreign Office depuis quatre ans dans le Cabinet libéral de Lord Russell,
Palmerston prononce devant la chambre des Communes lorgueilleux discours qui fonde limage dune
Pax Britannica : ses flottes dominant les mers, à la tête dun Empire « sur lequel le soleil ne se couche
jamais », le Royaume-Uni entend que le citoyen britannique, à linstar autrefois du civis romanus, soit
partout sûr de la protection de son pays, « dans quelque territoire quil pût se trouver ». Cette
affirmation est bien davantage que la proclamation dun état de puissance : elle promet à tous les
émigrants présents et à venir comme à tous les capitalistes qui ont investi ou investiront à létranger une
totale sécurité de leurs personnes et de leurs biens, elle rend en partie inutile une colonisation territoriale
et fait de l« Empire informel » de colonies sans drapeau un fleuron de lexpansion impériale. Elle
justifie que cet ouvrage ne se limite pas à étudier létendue de conquêtes et lévolution des terres
toujours plus nombreuses que les mappemondes outre-Manche colorient en rouge : les zones
dinfluence, les protectorats de fait ne seront pas exclus du champ dobservation du phénomène colonial
britannique.
Cent quarante-et-un ans plus tard, un Commonwealth de cinquante États, que peuple un quart de
lhumanité, témoigne de ce qui reste des emprises territoriales ; mais, même si la Grande-Bretagne est
redevenue un « banquier du monde », la Pax Britannica nest plus quun souvenir du passé et lEmpire
« informel » une vague nostalgie ou, au mieux, une réalité fondante. Pour John Major, il ne sagit plus
de brandir le sceptre de Britannia sur les mers et les océans, mais dessayer dinfluer sur le cours de
lhistoire mondiale en cultivant des liens « particuliers » avec les États-Unis tout en ne perdant pas de
vue que le destin de son pays est désormais lié à celui dune Union Européenne en développement.
En 1850, la « frontière », pour lAnglais ambitieux, pour le fils cadet dune famille aristocratique, pour
lhéritier dune petite fortune bourgeoise, pour le jeune « aventurier », cest lEmpire, cest la carrière
des armes, cest létablissement commercial, la plantation, le chemin de fer ou la mine dau-delà des
mers et des océans. En 1994, les meilleurs rejetons des Universités guettent les occasions dintégrer la
haute administration européenne, à Bruxelles, les jeunes hommes daffaires de conquérir leurs galons
dans des multinationales qui ne sont pas toutes, loin de là, européennes, ou de prendre la direction de
lune des nombreuses filiales bancaires, commerciales ou industrielles britanniques qui se multiplient sur
le « Continent ».
Il sagit bien là dune révolution des mentalités et des comportements, elle est à la mesure de
bouleversements auxquels deux guerres mondiales ont communiqué de prodigieuses accélérations. À
léchelle de lhistoire humaine, quoi de plus étonnant ? Le demi-siècle qui sest écoulé après 1850, les
quelques acquisitions territoriales qui ont suivi la Grande Guerre avaient porté à plus de trente-trois
millions de kilomètres carrés les parties du monde émergé vivant sous la dépendance de la Couronne
britannique. Dès 1983, en lançant dultimes forces aéro-navales à la défense dun archipel peuplé de
2.500 citoyens britanniques, les Malouines ou Falklands, Margaret Thatcher souligne involontairement
combien la notion dEmpire est devenue dérisoire ; en signant lannée suivante, avec le gouvernement de
Pékin, laccord portant restitution à la Chine de Hong-Kong en 1997, elle reconnaît que la moindre
chiquenaude armée contre la dernière des grandes colonies ne pourrait recevoir aucune réponse
militairement significative. John Major en est à chercher une porte de sortie honorable en Ulster, que les
adversaires de la présence anglaise assimilent non sans abus à une « colonie », et, loin de faire appel de
laffaiblissement militaire de son pays, en est à réduire massivement ce qui reste de son effort
darmement. Et le Commonwealth ne survit que parce quil nest en aucun cas soumis à lautorité de
Londres. Il na pas fallu plus dun demi-siècle après 1919 pour pratiquement détruire un Empire né au
temps de la première Elisabeth et, malgré le choc de la sécession américaine en 1776-1783, devenu le
plus étendu de lhistoire mondiale.
LEmpire est pourtant davantage quun « lieu de mémoire » et le fondement de regrets déchirants. Il a
imposé une marque jusquà présent indélébile sur les mentalités, les manières élitaires de vivre, le droit,
les institutions civiles et militaires des uns et des autres ; il a créé une durable homogénéité linguistique,
que laméricanisation relaie plus quelle ne la remet en question ; il a fondé des solidarités, des
responsabilités, des liens humains, économiques, stratégiques qui sont loin davoir disparu ; il repose de
moins en moins sur une « commune allégeance à la Couronne », mais na pas supprimé laura tout
spéciale de la Monarchie britannique dans de vastes parties du monde et comme clef de voûte de
lensemble.
Étudier le Commonwealth daujourdhui nest pas étudier un fantôme. Analyser les processus de sa
formation permet de mieux comprendre ce qui a survécu de la progressive désintégration du carcan
autoritaire.
Mais aucun spécialiste de civilisation et dhistoire ne peut se permettre dignorer tout ce que lEmpire a
représenté au faîte de son extension et de sa puissance. Il se condamnerait, dans le cas de la
Grande-Bretagne, à une profonde méconnaissance des mentalités de lélite comme de la masse, à une
coupable ignorance de lun des fondements essentiels de limaginaire collectif pendant des générations, à
une incompréhension évidente dun facteur essentiel des victoires britanniques au cours des grandes
guerres du XXe siècle. Il sexposerait, en se portant vers létude dune des anciennes dépendances de la
Couronne britannique, à passer à côté de bien des lieux de mémoire qui fondent encore aujourdhui les
nationalismes et les patriotismes des uns et des autres, leurs propres nostalgies de solidarités perdues
comme leur revendication de recevoir compensation de souffrances subies, réelles bien souvent,
mythiques parfois.
Rappelons ici Rudyard Kipling (The English Flag, 1891) : And what should they know of England who
only England know?.
Miroir de la puissance, du caractère national, des ambitions et, plus tard, de la fatigue et de quelques
« lâches » renoncements, révélateur dun destin national britannique qui ne sétait pas borné à sa
constitution, lEmpire, devenu aujourdhui Commonwealth, oblige tout historien de la Grande-Bretagne
à saisir le jeu dialectique par lequel la métropole et ses dépendances saffrontent, évoluent, se
déterminent, et, par conséquent, lui ouvre des perspectives nouvelles sur ce qua pu représenter la
puissance britannique à chaque étape de la longue séquence étudiée dans le cours de cet ouvrage.
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