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L’enseignement supérieur au
Royaume-Uni
Suzy Halimi
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Dans le double
contexte de la mondialisation et du développement vertigineux des technologies
de l’information et de la communication, le xxie
siècle commence sous le signe de contrastes profonds, lourds de crises
potentielles : la croissance est porteuse de richesses dans les pays
industrialisés, et des millions d’êtres humains vivent encore dans un état
d’extrême pauvreté dans le monde ; la science a conquis l’espace, la
biologie fait des progrès spectaculaires, et de graves maladies endémiques réduisent
l’espérance de vie sur une partie de la planète ; Internet permet de
dialoguer en quelques secondes avec l’autre bout de la terre, et que de
solitude devant les écrans d’ordinateur ou de télévision et au milieu des
foules urbaines anonymes ! Loin de se combler, le fossé se creuse entre
les contrées riches et les pays les moins avancés, mais aussi à l’intérieur
des nations, entre les nantis et les pauvres, entre ceux qui tirent avantage du
progrès et ceux qui restent en bordure du chemin. La fracture sociale est plus
que jamais une préoccupation des gouvernements, un enjeu politique et électoral.
Dans cette
conjoncture, le xxie siècle sera bien celui de la matière
grise, car confrontés à la mondialisation, à la coopération, mais aussi à
la concurrence
internationales qui en résultent, les Etats savent bien qu’ils doivent
disposer d’un “ capital humain ” doté du plus haut degré
possible de compétences, et comme les savoirs évoluent très vite, chacun se
doit de mettre sans cesse à jour ses connaissances et ce, tout au long de sa
vie
.
C’est dire le rôle
fondamental de l’éducation
, comme le souligne Jacques Delors dans son rapport à l’UNESCO de 1996, “ un
trésor est caché dedans ”. Car elle doit remplir quatre missions
vitales pour l’avenir des individus et des pays tout entiers : apprendre
à faire, à être, à apprendre, à vivre ensemble. Dans les dernières décennies
du xxe
siècle, tous les Etats ont pris conscience de cet enjeu, comme le montrent la
hausse sensible des budgets à tous les niveaux du système éducatif et la
volonté clairement affirmée d’ouvrir l’accès
du savoir au plus grand nombre possible d’étudiants
. Une éducation
de qualité
pour tous, tel est l’objectif que se sont fixé l’UNESCO et ses Etats
membres au forum de Dakar, en s’engageant à faire un effort particulier en
faveur des groupes sociaux défavorisés.
Bien entendu, dans
le continuum de la chaîne éducative, l’enseignement supérieur a son rôle
à jouer. Produire de nouvelles connaissances par la recherche
, former les maîtres de demain – missions traditionnelles – mais
aussi produire les acteurs de la vie économique, éduquer des citoyens
du monde aptes à accepter autrui dans son altérité, à valoriser la diversité
culturelle au service de la paix, procurer à tous des moyens d’épanouissement
personnel et une meilleure qualité de vie, tels sont les défis que doivent
relever les universités et autres institutions de niveau tertiaire, tel est le
message que relaient les grands organismes intergouvernementaux, chacun avec sa
sensibilité propre et dans sa zone d’influence spécifique : l’Union
européenne, le Conseil de l’Europe, l’OCDE, l’UNESCO.
Comme ses voisins
et partenaires dans le concert des nations, le Royaume-Uni se prépare résolument
à affronter l’avenir en procédant à des réformes en profondeur de son système
éducatif et notamment de son enseignement supérieur. Chez les uns et les
autres, les objectifs sont bien les mêmes : ouvrir l’accès
à un nombre accru de jeunes et soutenir en particulier ceux qui sont issus de
milieux sociaux défavorisés, donner à tous une qualification, leur assurer
une éducation
de qualité
afin que l’élargissement ne soit pas synonyme d’abaissement du niveau ;
organiser la formation
tout au long de la vie, mettre en phase l’offre d’enseignement et les
besoins du monde économique
et du marché de l’emploi
; promouvoir une recherche
de pointe et la placer au service d’un développement
durable ; assurer au mieux le financement
de ces missions de plus en plus lourdes, à un moment où il est prévisible
que l’engagement de l’Etat
, si fort soit-il, ne pourra pas croître à l’infini ; enfin développer
une culture de l’évaluation
, seul gage de crédibilité de l’ensemble du système.
Mais si les
finalités sont les mêmes, les modalités diffèrent selon les pays, chacun
ayant son histoire et sa culture
propres. Ainsi voit-on, de part et d’autre de la Manche, quelques divergences
fondamentales, malgré d’indéniables points communs : la sélection
, les droits d’inscription
, les fonds privés sont des sujets sensibles, presque tabous en France, mais
des réalités, largement admises au Royaume-Uni ; “ vérité en deçà
des Pyrénées, erreur au-delà ”, comme disait Montaigne. Comparant les
deux systèmes, un observateur en poste à l’ambassade de France à Londres
s’exprime en ces termes :
Des
étudiants
plus chers qu’en France, sans prépas ni Grandes Ecoles, mais avec Oxford,
Cambridge et quelques institutions internationalement reconnues, un rapport
professeur/étudiant à faire pâlir d’envie nos juristes dans leurs amphis
bondés, un taux modeste d’abandons
, des étudiants
couverts de dettes, mais dont la majorité, après un diplôme
obtenu en trois ans, trouvent un emploi bien rémunéré.
Derrière ce
constat, des enjeux fondamentaux sur les structures
, le financement
de l’enseignement supérieur, l’accès
, les taux de réussite
et l’insertion professionnelle
des diplômés.
Sans prétendre
juger ni hiérarchiser des politiques éducatives différentes, on peut essayer
de comprendre l’évolution des mentalités, qui a donné naissance à un système
d’enseignement supérieur fort apprécié dans le monde, si l’on en croit le
nombre d’étudiants étrangers
qui sollicitent chaque année une admission dans les universités britanniques.
Pour comprendre la
situation actuelle et avant de l’analyser, il convient d’en faire
l’historique, de retracer la longue interrogation sur les missions de l’Université
, chaque période apportant sa réponse en fonction de ses besoins spécifiques.
Ainsi au Moyen Age, et jusqu’au siècle des Lumières, l’enseignement supérieur
s’est mis au service des élites
, formant les fils des membres de l’aristocratie et de la gentry,
destinés à prendre les rênes du pouvoir au Parlement et dans les collectivités
locales
; pour eux, point de cursus professionnalisés, mais une culture générale
dans la grande tradition classique.
Cet idéal
subsiste sous la plume du cardinal Newman, lorsqu’il définit son idée de
l’Université, mais l’Angleterre victorienne ressent aussi le besoin de se doter de cadres spécialisés, d’entrepreneurs
capables de gérer ses usines, ses services en expansion et de faire d’elle
“ la première nation industrielle ”. Quant au xxe
siècle, il voit s’affirmer un esprit de démocratisation
et en même temps l’idée que l’éducation
est source de richesse nationale et doit donc se mettre en phase avec
l’expansion économique.
Depuis le rapport
Robins (1963) préconisant que l’enseignement supérieur soit accessible à
tous ceux qui sont “ qualifiés pour faire des études, qui en ont les
capacités et la volonté ”, nombreuses sont les voix qui ont exprimé
leurs convictions, parfois contradictoires, sur les missions de l’Université
, si l’on entend par ce terme les institutions dispensant des formations de
niveau tertiaire. Quelle que soit leur couleur politique, les gouvernements des
dernières décennies ont confié à diverses commissions le soin de procéder
à des analyses, de faire le diagnostic des atouts et des faiblesses du système
et de formuler des propositions de rénovation en conséquence.
A la Nouvelle
Droite qui, dans les années 1970, parle d’un marché soumis aux lois de
l’offre et de la demande, David Blunkett oppose sa conception d’une “ cause
quasi évangélique ” : “ On ne peut se permettre d’avoir
un enseignement à deux vitesses avec, d’un côté, un secteur où les élèves
ont toutes les chances de réussir et de l’autre, des établissements dont le
niveau est si faible que les jeunes sont sacrifiés. ” Tony Blair a fait
de l’éducation
une de ses priorités en février 1998 et a renouvelé son engagement lors de
sa réélection au printemps 2001. Tessa Blackstone, en charge du supérieur, a
parlé avec éloquence d’une université ouverte sur l’avenir, ouverte
cinquante heures par semaine, ouverte sur les ondes, ouverte aux milieux
professionnels.
Ainsi a pris forme
peu à peu, au fil des siècles, un système binaire
d’enseignement supérieur, avec des universités encore largement attachées
à la tradition libérale et des institutions – polytechnics
, à l’origine – davantage tournées vers la professionnalisation
, les structures
reflétant les deux grands courants d’idéologie ambiante, jusqu’à 1992, où
le législateur les a réunies en un seul vivier, leur assignant aux unes et aux
autres la double mission
de former les citoyens
de demain et les acteurs de la vie économique.
Vif,
contradictoire, le débat politique traduit en tout cas un sens aigu des défis
à relever à l’heure de la mondialisation. Dans ce contexte passionné, le
rapport Dearing (1997), dont le contenu sera examiné ultérieurement, est venu,
comme un révélateur, offrir aux Britanniques une vision plus claire de l’état
des lieux et des manques à combler pour conserver un enseignement supérieur de
haut niveau à l’entrée dans le xxie siècle.
Etudier
aujourd’hui au Royaume-Uni, telle sera la seconde partie de cet ouvrage.
L’accès
à l’enseignement supérieur s’est démocratisé, l’offre de formation
s’est diversifiée, les effectifs
ont crû de façon significative et les pouvoirs publics apportent un soutien
marqué aux jeunes issus des groupes sociaux défavorisés et aux établissements
qui mettent en place des mesures de discrimination positive
en leur faveur.
Mais la sélection
demeure de l’autre côté de la Manche. Il n’y a pas, pour les diplômés
du secondaire, de droit à trouver une place dans la filière de leur choix,
droit que la loi reconnaît aux bacheliers français. Les universités anglaises
restent libres de recruter leurs étudiants
, selon des modalités qu’elles définissent et dans le cadre de leur
autonomie
. Les plus prestigieuses ne recrutent qu’au terme d’un entretien qui permet
d’évaluer les compétences du candidat, mais aussi de jauger sa personnalité,
son aptitude à suivre avec profit un enseignement supérieur. Dans la course
aux inscriptions
, ce sont les meilleurs, ceux qui ont obtenu les meilleurs résultats aux
examens
concluant le cycle secondaire, qui sont servis les premiers, les autres devant
se contenter de leur second ou troisième choix, des possibilités offertes par
des établissements moins demandés.
Financer ses études
est un autre souci, car il est admis que les bénéficiaires de l’enseignement
supérieur, y compris les étudiants
et leurs familles, contribuent à son financement
. Les droits d’inscription
ne sont pas négligeables et il faut souvent recourir à des prêts
remboursables au terme de sa scolarité, même s’il existe, bien entendu, des
formules d’aide aux étudiants
les plus démunis. Là encore, les principes et les pratiques ont évolué au
fil du temps, pour s’adapter à une demande diversifiée, à un public plus
vaste.
Point de diplômes
nationaux : les certifications
acquises valent ce que vaut l’institution qui les a délivrées et le
classement des établissements – selon des critères complexes –
est porté publiquement à la connaissance des familles et des candidats, au
moment où ils réfléchissent à une orientation et aux universités auprès
desquelles ils vont solliciter leur admission. Pour ceux qui ont la chance d’être
acceptés dans les institutions de renom, point de souci à la sortie, ils se
placent vite sur le marché du travail
.
Rompu à cette
compétition, courtisé pour ses droits d’inscription
, exigeant pour les prestations offertes, l’étudiant britannique n’est-il
pas en passe de développer une mentalité de consommateur ? Et cela est
encore plus vrai de l’étudiant étranger
admis à prix d’or et qui peut légitimement comparer les services offerts
ici et là, faire ses calculs sur le rapport qualité/prix et gérer ses choix
en conséquence : service public
d’un côté, avec ses grandeurs et ses servitudes, services payants de
l’autre, avec leurs avantages et leurs inconvénients, le débat n’a pas
fini d’animer les défenseurs des deux systèmes.
Gérer ce vaste
ensemble d’enseignement supérieur – près de deux millions d’étudiants
aujourd’hui – fait bien entendu l’objet d’une réflexion et
d’ajustements constants. Une priorité absolue a été donnée au développement
d’une recherche
d’excellence, portée au plus haut niveau de concurrence
internationale, sans jamais perdre de vue une étroite coopération avec le
monde économique
, au service de la prospérité nationale.
L’Etat
bien sûr n’est pas seul à supporter les coûts : fonds publics et
fonds privés se conjuguent sans
état d’âme pour apporter aux laboratoires, aux établissements, les moyens
dont ils ont besoin. Au cœur de ce dispositif, le Conseil pour le financement
de l’enseignement supérieur (HEFC, Higher Education Funding Council
) déploie une activité intense et publie chaque année, à l’automne, un
bilan tout à fait transparent des opérations conduites au cours de l’année
et des fonds engagés. Reste aux institutions la tâche de faire leurs comptes
et d’aller chercher ailleurs l’argent dont elles ont besoin en plus de la
dotation gouvernementale. Si les plus anciennes et les plus cotées ont la
chance d’être soutenues par des fondations
généreuses, héritage des mécènes
d’antan, les autres doivent se lancer dans l’exercice périlleux de la quête
des fonds (fund-raising), dans la
course aux sponsors
et aux étudiants étrangers
qui acceptent de payer très cher leur scolarité. Ces pratiques nouvelles ne
sont pas sans effet sur la gestion des universités, obligées de déployer tous leurs charmes
pour attirer le chaland !
Dans ce marathon
financier, une valeur sûre : la qualité
des prestations offertes. C’est pourquoi se met en place depuis quelques années
une culture
très exigeante de l’évaluation
, à tous les niveaux, chacun des acteurs du système étant comptable devant la
nation de l’usage fait des deniers publics. A partir de prémices de base
clairement définies et acceptées par toutes les parties concernées –
responsabilité
(accountability), sélection
, jugement par les pairs et par des représentants du monde économique
, transparence des procédures et des conclusions – la machine de l’évaluation
se met en route, avec ses effets bénéfiques, mais pervers aussi parfois, pour
ceux qui n’atteignent pas une barre d’excellence mise de plus en plus haut.
Et
les enseignants
dans ce système en profonde évolution ? Si quelques privilégiés
subsistent, héritiers des dons
d’antan dans les plus prestigieuses des universités, avec leurs droits et
leurs devoirs, beaucoup se disent victimes d’une évolution qui détériore
leurs conditions de vie et de travail. La fuite des cerveaux
,
stigmatisée depuis les années Thatcher, est-elle un mythe ou une réalité ?
Seul un examen objectif des chiffres pourra permettre de répondre à cette
question fortement controversée. Les universitaires seraient-ils les mal aimés
de cet ensemble en mutation… dont ils demeurent les piliers aujourd’hui
comme hier ? Au Royaume-Uni comme ailleurs, à l’orée du xxie
siècle, ils doivent eux aussi faire l’objet de soins attentifs, car ce sont
eux qui forment les générations à venir.
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