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Si
la formule de la Destinée Manifeste s’identifie dans l’histoire du
mouvement vers l’Ouest à la conquête des territoires mexicains, achevée
en 1848, la notion de Terre Promise et celle d’une histoire
providentielle, déjà présentes dans l’Amérique coloniale du xviie
siècle, remontent en réalité aux temps bibliques. Philosophie de l’histoire,
instrument de propagande, tentative de rationalisation des phénomènes
multiformes engendrés par l’expansion territoriale et la Frontière ?
Le concept de Destinée Manifeste semble parfois relever de la magie de Sésame.
Il représente à l’évidence une force qui anime les jeunes énergies
de la nation depuis l’achat de la Louisiane par Thomas Jefferson jusqu’à
l’orée du xxe
siècle. Comme l’écrit en 1960 Charles Vevier dans son article sur le
« continentalisme » américain :
Ideology
is the means by which a nation bridges the gap between its domestic
achievement and its international aspiration. American continentalism as
the term is used here, provided just such an order of ideology, and
national values. It consisted of two related ideas. First it regarded the
United States as possessing identical “national and imperial boundaries.”
These were located within the physical framework of a “remarkably
coherent geographical unit of continental extent.” Second, it viewed
much of North America as a stage displaying the evolving drama of a unique
political society, distinct from that of Europe and glowing in the white
light of manifest destiny. (American
Historical Review, LXV 2, 1960 p.323)
Les
Américains se sont ainsi inscrits dans une vision dynamique qui a ordonné
la chronologie des différentes étapes de l’évolution du pays, pour
constituer une idéologie cohérente, de nature à exercer un pouvoir sans
faille au travers de valeurs et de croyances à la portée de l’homo
americanus. Créée en 1845 par John L. O’Sullivan pour justifier l’expansionnisme,
la formule devient un cri de ralliement et un slogan commode pour les
politiciens avides d’investir l’espace continental. En 1837, William
E. Channing reconnaît déjà l’impatience frénétique de ses
contemporains à prendre possession de nouveaux territoires, au risque de
mettre en péril les institutions et de renier les droits des individus,
en soumettant Indiens et Mexicains à la domination d’un homme blanc
cupide et brutal. En 1850, Horace Greeley, directeur du New
York Tribune, popularise la formule ‘Go West Young Man’ en
assimilant la conquête de l’Ouest à une épopée des temps modernes.
Ainsi l’idéalisme co-existe avec l’esprit d’aventure, et l’instinct
prédateur se découvre l’alibi d’une véritable vocation morale. Si
le destin transcontinental de l’Amérique est la volonté de Dieu, le
migrant, le pionnier et tout autre transfuge de l’Ouest ou immigré de
Scandinavie peuvent s’estimer investis d’une mission divine pour
porter la civilisation dans l’état sauvage. Dès l’ère jacksonienne,
la piste de Santa Fe donne accès aux régions du Sud-Ouest et celle de l’Oregon
aux Rocheuses et à la côte du Pacifique Nord. 300 000 pionniers ont
emprunté cette route à travers la prairie, le désert et les montagnes,
dont 5 000 pour la seule année 1845.
Si
la guerre de Sécession interrompt momentanément l’élan expansionniste,
Lincoln entend fait reprendre le chemin de l’Ouest dont on sait qu’il
a été un enjeu majeur dans le conflit sectionnel entre le Nord
industriel et le Sud agricole, entre l’Union et les Etats esclavagistes.
La frontière entre les terres de l’Ouest à faible densité et l’espace
« civilisé » à l’Est, est jugée close après le
recensement de 1890, compte tenu de l’évolution démographique jusqu’au
Pacifique. La thèse de Frederick Jackson Turner, exposée en 1893,
propose une vision rétrospective du mouvement vers l’Ouest qui consacre
la spécificité américaine en termes de démocratie, d’esprit national
et d’individualisme. Offrant ainsi les Etats-Unis comme modèle, Turner
s’affranchit définitivement de la tutelle idéologique des Européens
et amorce l’idée d’exceptionnalisme.
La
Reconstruction et le développement du capitalisme industriel donnent un
nouveau souffle aux conquérants du Nouveau Monde. D’abord intracontinentale,
la Destinée Manifeste devient intercontinentale.
Elle prend alors les couleurs de l’impérialisme. Il s’agit d’étendre
un pouvoir économique, militaire et politique au delà des mers selon un
argumentaire qui a nécessairement évolué depuis le milieu du xixe
siècle. Les campagnes électorales font prévaloir l’idée populaire d’une
force du destin. Elle se traduit par l’évocation de la main de Dieu, de
la supériorité de la race anglo-saxonne, de la recherche vitale de débouchés
commerciaux pour le big business,
de l’évolutionnisme de Darwin enfin, sommairement assimilé au struggle
for life et à la survie du plus apte.
Les
ambitions américaines ne peuvent se réaliser que si elles s’en
accordent les moyens modernes. Le chemin de fer transcontinental avait
progressivement remplacé la diligence pour rallier New York à San
Francisco. L’existence de terres lointaines convoitées au milieu des océans
et le contrôle de possessions coloniales requièrent une marine forte que
le gouvernement des Etats-Unis renforce entre 1883 et 1890 grâce à la
construction de croiseurs et de cuirassés. L’exemple de la
Grande-Bretagne (Britannia Rules the
Seas) ne peut que susciter l’émulation des Américains.
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La presse se joint à la fièvre expansionniste pour soutenir l’action
gouvernementale. Le Yellow
Journalism de William Randolph Hearst et de Joseph Pulitzer exploite
la crédulité du lecteur dans ses évocations spectaculaires des
événements.
C’est souvent la concurrence effrénée qui détermine le contenu des
articles. Des journalistes sont envoyés à Cuba en 1898 pour couvrir les
opérations militaires au cours la guerre contre l’Espagne (The
Splendid Little War). Le goût du sensationnel les incite à publier
des articles mensongers sur les atrocités prétendument commises par les
Espagnols. Ils gagnent ainsi une partie du public américain aux causes de
l’impérialisme. S’installant peu à peu dans le rôle de leader du
monde, les Etats-Unis n’hésitent plus à promouvoir à leur compte la
philosophie du « fardeau de l’homme blanc » rendue célèbre
par le poème de Rudyard Kipling. Les peuples jugés inférieurs doivent
recevoir l’aide d’un puissant esprit tutélaire au nom des valeurs
chrétiennes. Selon le président McKinley, cette présence outre-mer,
notamment aux Philippines, à la fin du xixe
siècle, doit ainsi dessiner un nouveau destin en dépit de son coût
financier.
La
conviction que l’Amérique est investie d’une mission, réactualise la
mise en garde de James Monroe de 1823. Au nom de la doctrine à laquelle
il a donné son nom, il avait averti les Européens qu’ils devaient
rester à l’écart de « l’hémisphère ouest », c’est à
dire du Nouveau Continent. L’injonction de Monroe avait surtout un
caractère défensif face à la Sainte-Alliance qui entendait restaurer
les pouvoirs monarchiques au lendemain des guerres napoléoniennes. Au
début du xxe
siècle le Corollaire de Théodore Roosevelt sur la Doctrine Monroe
manifeste davantage d’agressivité. Les Etats-Unis s’arrogent la
fonction de protecteur en assurant les peuples à l’aube de la
civilisation qu’ils répondront à leur appel s’ils se sentent
menacés. Cette offre de mise en tutelle n’est pas sans danger pour l’intégrité
de pays fragiles, dépendant d’un « voisin à la poigne de
fer » dont la philosophie politique consiste à stimuler les
énergies en faisant saliver l’âne devant la carotte, non sans le
menacer du bâton s’il est indocile.
Transfigurée
en volonté impériale, la Destinée Manifeste se traduit par une vision
éclatée de l’interventionnisme américain au terme du xixe
siècle. Henry Adams a lui-même constaté dans son Autobiographie (1918) que la multiplicité de l’expérience et l’accélération
de l’histoire, liées à la modernité, ont considérablement modifié l’image
que les Américains se faisaient d’eux-mêmes avant la guerre de Sécession
Les enjeux géopolitiques de l’expansion tous azimuts échappent à la
majorité des Américains, surtout mobilisés par la propagande et la
presse sur les valeurs du rêve de réussite et de consensus autour de l’orgueil
national. L’extension des zones d’influence américaine prend une
dimension planétaire au tournant du sècle. Les Caraïbes, l’Amérique
centrale, l’Alaska, les Iles Hawaï, les Philippines font partie d’une
stratégie qui inclut l’Atlantique, le Pacifique et l’Extrême-Orient.
Nombreux sont les observateurs qui ont tenté d’expliquer cette réinterprétation
de la Destinée Manifeste et de la Doctrine Monroe. Entre naïveté et
cynisme, il y a évidemment place pour diverses motivations. Certains sont
convaincus que l’Amérique a été appelée par la Divine Providence à
christianiser le Nouveau Monde. D’autres se servent de cette rhétorique
pour faire avancer une cause moins noble. Des expansionnistes parent leur
ambitions des couleurs du messianisme et la main sur le cœur se disent prêts
à assumer le fardeau de l’homme blanc, quels que soient les sacrifices
consentis. Plus réalistes encore d’autres se fixent des défis
successifs comme si l’appropriation des terres s’inscrivait dans un
inexorable devenir historique.
Il
est évidemment aisé de décrire cette démarche comme si elle relevait d’une
volonté unique dans un état non pourvu d’institutions démocratiques.
Mais le concept même de Destinée Manifeste a fait l’objet de
controverses au sein de la nation avant que ne soit aussi mis en
accusation l’impérialisme de la fin du siècle. Les Puritains du
Mayflower espéraient fonder la Cité sur la Colline, Nouvelle Sion. De
nature religieuse le destin attaché à la Terre Promise ne réalisa pas
toutes ses promesses, loin s’en faut. H.L. Mencken ne dit il pas qu’arrivant
sur la plage de Plymouth en 1620, the
Puritans fell on their knees, then upon the Indians ? L’idéalisme
de la Déclaration d’Indépendance ne trouve pas toute son application
dans la Constitution. L’esprit généreux de l’Ordonnance du
Nord-Ouest conçoit la terre américaine comme une ensemble qui appartient
au schéma fédéral. Il écarte l’esclavage des nouveaux territoires,
mais n’entrevoit pas toutes les graves implications de l’état
conflictuel entre l’Union et les Etats au sud de la ligne Mason-Dixon.
La voie indiquée
par la Destinée Manifeste trace aussi le chemin des larmes. Politique de
déportation des tribus indiennes, organisation des réserves et ethnocide
jalonnent la progression de la civilisation blanche. Si l’Ouest promet
aux pionniers liberté et indépendance dans un espace longtemps quasi
illimité, la marche du progrès s’accompagne en réalité de l’anéantissement
de toute résistance. Un schéma similaire doit s’appliquer hors des
frontières dans l’esprit du nouveau nationalisme de la fin du xixe
siècle. Le bouillant sénateur de l’Indiana Albert Beveridge
(1862-1927) se fait alors le chantre d’un peuple « de langue
anglaise », dominateur chargé de faire règner sa loi. Entre les
Sioux et les Philippins il voit peu de différence car the
ocean does not separate us from the lands of our duty and desire. |