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[Image du produit] La Destinée manifeste des Etats-Unis au XIXe siècle
Analyses, chronologie, commentaires et documents
Philippe Jacquin, Daniel Royot
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Extrait de l’introduction :

Si la formule de la Destinée Manifeste s’identifie dans l’histoire du mouvement vers l’Ouest à la conquête des territoires mexicains, achevée en 1848, la notion de Terre Promise et celle d’une histoire providentielle, déjà présentes dans l’Amérique coloniale du xviie siècle, remontent en réalité aux temps bibliques. Philosophie de l’histoire, instrument de propagande, tentative de rationalisation des phénomènes multiformes engendrés par l’expansion territoriale et la Frontière ? Le concept de Destinée Manifeste semble parfois relever de la magie de Sésame. Il représente à l’évidence une force qui anime les jeunes énergies de la nation depuis l’achat de la Louisiane par Thomas Jefferson jusqu’à l’orée du xxe siècle. Comme l’écrit en 1960 Charles Vevier dans son article sur le « continentalisme » américain :

Ideology is the means by which a nation bridges the gap between its domestic achievement and its international aspiration. American continentalism as the term is used here, provided just such an order of ideology, and national values. It consisted of two related ideas. First it regarded the United States as possessing identical “national and imperial boundaries.” These were located within the physical framework of a “remarkably coherent geographical unit of continental extent.” Second, it viewed much of North America as a stage displaying the evolving drama of a unique political society, distinct from that of Europe and glowing in the white light of manifest destiny. (American Historical Review, LXV 2, 1960 p.323)

Les Américains se sont ainsi inscrits dans une vision dynamique qui a ordonné la chronologie des différentes étapes de l’évolution du pays, pour constituer une idéologie cohérente, de nature à exercer un pouvoir sans faille au travers de valeurs et de croyances à la portée de l’homo americanus. Créée en 1845 par John L. O’Sullivan pour justifier l’expansionnisme, la formule devient un cri de ralliement et un slogan commode pour les politiciens avides d’investir l’espace continental. En 1837, William E. Channing reconnaît déjà l’impatience frénétique de ses contemporains à prendre possession de nouveaux territoires, au risque de mettre en péril les institutions et de renier les droits des individus, en soumettant Indiens et Mexicains à la domination d’un homme blanc cupide et brutal. En 1850, Horace Greeley, directeur du New York Tribune, popularise la formule ‘Go West Young Man’ en assimilant la conquête de l’Ouest à une épopée des temps modernes. Ainsi l’idéalisme co-existe avec l’esprit d’aventure, et l’instinct prédateur se découvre l’alibi d’une véritable vocation morale. Si le destin transcontinental de l’Amérique est la volonté de Dieu, le migrant, le pionnier et tout autre transfuge de l’Ouest ou immigré de Scandinavie peuvent s’estimer investis d’une mission divine pour porter la civilisation dans l’état sauvage. Dès l’ère jacksonienne, la piste de Santa Fe donne accès aux régions du Sud-Ouest et celle de l’Oregon aux Rocheuses et à la côte du Pacifique Nord. 300 000 pionniers ont emprunté cette route à travers la prairie, le désert et les montagnes, dont 5 000 pour la seule année 1845.

Si la guerre de Sécession interrompt momentanément l’élan expan­sionniste, Lincoln entend fait reprendre le chemin de l’Ouest dont on sait qu’il a été un enjeu majeur dans le conflit sectionnel entre le Nord industriel et le Sud agricole, entre l’Union et les Etats esclavagistes. La frontière entre les terres de l’Ouest à faible densité et l’espace « civilisé » à l’Est, est jugée close après le recensement de 1890, compte tenu de l’évolution démographique jusqu’au Pacifique. La thèse de Frederick Jackson Turner, exposée en 1893, propose une vision rétrospective du mouvement vers l’Ouest qui consacre la spécificité américaine en termes de démocratie, d’esprit national et d’individualisme. Offrant ainsi les Etats-Unis comme modèle, Turner s’affranchit définitivement de la tutelle idéologique des Européens et amorce l’idée d’exceptionnalisme.

La Reconstruction et le développement du capitalisme industriel donnent un nouveau souffle aux conquérants du Nouveau Monde. D’abord intracontinentale, la Destinée Manifeste devient inter­continentale. Elle prend alors les couleurs de l’impérialisme. Il s’agit d’étendre un pouvoir économique, militaire et politique au delà des mers selon un argumentaire qui a nécessairement évolué depuis le milieu du xixe siècle. Les campagnes électorales font prévaloir l’idée populaire d’une force du destin. Elle se traduit par l’évocation de la main de Dieu, de la supériorité de la race anglo-saxonne, de la recherche vitale de débouchés commerciaux pour le big business, de l’évolutionnisme de Darwin enfin, sommairement assimilé au struggle for life et à la survie du plus apte.

Les ambitions américaines ne peuvent se réaliser que si elles s’en accordent les moyens modernes. Le chemin de fer transcontinental avait progressivement remplacé la diligence pour rallier New York à San Francisco. L’existence de terres lointaines convoitées au milieu des océans et le contrôle de possessions coloniales requièrent une marine forte que le gouvernement des Etats-Unis renforce entre 1883 et 1890 grâce à la construction de croiseurs et de cuirassés. L’exemple de la Grande-Bretagne (Britannia Rules the Seas) ne peut que susciter l’émulation des Américains.

La presse se joint à la fièvre expansionniste pour soutenir l’action gouvernementale. Le Yellow Journalism de William Randolph Hearst et de Joseph Pulitzer exploite la crédulité du lecteur dans ses évocations spectaculaires des événements. C’est souvent la concurrence effrénée qui détermine le contenu des articles. Des journalistes sont envoyés à Cuba en 1898 pour couvrir les opérations militaires au cours la guerre contre l’Espagne (The Splendid Little War). Le goût du sensationnel les incite à publier des articles mensongers sur les atrocités prétendument commises par les Espagnols. Ils gagnent ainsi une partie du public américain aux causes de l’impérialisme. S’installant peu à peu dans le rôle de leader du monde, les Etats-Unis n’hésitent plus à promouvoir à leur compte la philosophie du « fardeau de l’homme blanc » rendue célèbre par le poème de Rudyard Kipling. Les peuples jugés inférieurs doivent recevoir l’aide d’un puissant esprit tutélaire au nom des valeurs chrétiennes. Selon le président McKinley, cette présence outre-mer, notamment aux Philippines, à la fin du xixe siècle, doit ainsi dessiner un nouveau destin en dépit de son coût financier.

La conviction que l’Amérique est investie d’une mission, réactualise la mise en garde de James Monroe de 1823. Au nom de la doctrine à laquelle il a donné son nom, il avait averti les Européens qu’ils devaient rester à l’écart de « l’hémisphère ouest », c’est à dire du Nouveau Continent. L’injonction de Monroe avait surtout un caractère défensif face à la Sainte-Alliance qui entendait restaurer les pouvoirs monarchiques au lendemain des guerres napoléoniennes. Au début du xxe siècle le Corollaire de Théodore Roosevelt sur la Doctrine Monroe manifeste davantage d’agressivité. Les Etats-Unis s’arrogent la fonction de protecteur en assurant les peuples à l’aube de la civilisation qu’ils répondront à leur appel s’ils se sentent menacés. Cette offre de mise en tutelle n’est pas sans danger pour l’intégrité de pays fragiles, dépendant d’un « voisin à la poigne de fer » dont la philosophie politique consiste à stimuler les énergies en faisant saliver l’âne devant la carotte, non sans le menacer du bâton s’il est indocile.

Transfigurée en volonté impériale, la Destinée Manifeste se traduit par une vision éclatée de l’interventionnisme américain au terme du xixe siècle. Henry Adams a lui-même constaté dans son Autobiographie (1918) que la multiplicité de l’expérience et l’accélération de l’histoire, liées à la modernité, ont considérablement modifié l’image que les Américains se faisaient d’eux-mêmes avant la guerre de Sécession Les enjeux géopolitiques de l’expansion tous azimuts échappent à la majorité des Américains, surtout mobilisés par la propagande et la presse sur les valeurs du rêve de réussite et de consensus autour de l’orgueil national. L’extension des zones d’influence américaine prend une dimension planétaire au tournant du sècle. Les Caraïbes, l’Amérique centrale, l’Alaska, les Iles Hawaï, les Philippines font partie d’une stratégie qui inclut l’Atlantique, le Pacifique et l’Extrême-Orient. Nombreux sont les observateurs qui ont tenté d’expliquer cette réinterprétation de la Destinée Manifeste et de la Doctrine Monroe. Entre naïveté et cynisme, il y a évidemment place pour diverses motivations. Certains sont convaincus que l’Amérique a été appelée par la Divine Providence à christianiser le Nouveau Monde. D’autres se servent de cette rhétorique pour faire avancer une cause moins noble. Des expansionnistes parent leur ambitions des couleurs du messianisme et la main sur le cœur se disent prêts à assumer le fardeau de l’homme blanc, quels que soient les sacrifices consentis. Plus réalistes encore d’autres se fixent des défis successifs comme si l’appropriation des terres s’inscrivait dans un inexorable devenir historique.

Il est évidemment aisé de décrire cette démarche comme si elle relevait d’une volonté unique dans un état non pourvu d’institutions démocratiques. Mais le concept même de Destinée Manifeste a fait l’objet de controverses au sein de la nation avant que ne soit aussi mis en accusation l’impérialisme de la fin du siècle. Les Puritains du Mayflower espéraient fonder la Cité sur la Colline, Nouvelle Sion. De nature religieuse le destin attaché à la Terre Promise ne réalisa pas toutes ses promesses, loin s’en faut. H.L. Mencken ne dit il pas qu’arrivant sur la plage de Plymouth en 1620, the Puritans fell on their knees, then upon the Indians ? L’idéalisme de la Déclaration d’Indépendance ne trouve pas toute son application dans la Constitution. L’esprit généreux de l’Ordonnance du Nord-Ouest conçoit la terre américaine comme une ensemble qui appartient au schéma fédéral. Il écarte l’esclavage des nouveaux territoires, mais n’entrevoit pas toutes les graves implications de l’état conflictuel entre l’Union et les Etats au sud de la ligne Mason-Dixon.

La voie indiquée par la Destinée Manifeste trace aussi le chemin des larmes. Politique de déportation des tribus indiennes, organisation des réserves et ethnocide jalonnent la progression de la civilisation blanche. Si l’Ouest promet aux pionniers liberté et indépendance dans un espace longtemps quasi illimité, la marche du progrès s’accompagne en réalité de l’anéantissement de toute résistance. Un schéma similaire doit s’appliquer hors des frontières dans l’esprit du nouveau nationalisme de la fin du xixe siècle. Le bouillant sénateur de l’Indiana Albert Beveridge (1862-1927) se fait alors le chantre d’un peuple « de langue anglaise », dominateur chargé de faire règner sa loi. Entre les Sioux et les Philippins il voit peu de différence car the ocean does not separate us from the lands of our duty and desire.

 

 

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© PLOTON-ÉDITEUR, date de dernière modification : 08/11/2002